Les politiques culturelles européennes bénéficient-elles principalement aux grandes capitales ?
Par Robert Alagjozovski et Frédéric Jacquemin
Dans le contexte du second mandat de Donald Trump à la présidence des États-Unis et de la restructuration de l’ordre géopolitique mondial, une inquiétude grandit quant à la manière dont l’Union européenne saura traverser cette nouvelle séquence. Le projet culturel européen continuera-t-il de reposer sur l’idée d’« unité dans la diversité », ou sera-t-il remodelé sous l’effet des attitudes et des fractures internes de ses propres citoyens ?
La géographie du spectre politique
Les élections et sondages récents dans les États membres font apparaître une division nette : les politiques pro-européennes et progressistes se concentrent principalement dans les capitales, les grandes villes et les territoires centraux, tandis que l’extrême droite progresse fortement dans les régions périphériques, qui se sentent souvent abandonnées économiquement, socialement et culturellement. Ces territoires ont un accès plus limité à la participation culturelle, à la visibilité et à la représentation.
Les tendances électorales révèlent-elles un fossé entre des centres métropolitains qui bénéficient de l’intégration européenne et des territoires périphériques confrontés à la dépopulation, à l’insécurité économique et au désengagement social ?
Nous devons nous demander si les politiques culturelles européennes n’ont pas, involontairement, contribué à cet déséquilibre. Il convient également d’examiner comment la culture peut renforcer la participation démocratique, la cohésion sociale et un sentiment renouvelé d’appartenance européenne. Comment renforcer la démocratie culturelle afin de rejoindre les communautés qui se vivent comme les perdantes du récit européen ? La question de la décentralisation des politiques culturelles, des programmes, des institutions culturelles et des grands festivals internationaux redevient centrale si l’on veut mieux prendre en compte la sous-représentation des communautés périphériques et garantir leur droit à la culture.
Désengagement et défiance de la jeunesse
Stephanie Bonicci, de la European Cultural Foundation (ECF), souligne un paradoxe préoccupant : le soutien aux alternatives politiques radicales provient de plus en plus des jeunes générations. Les recherches menées dans le cadre de l’initiative de l’ECF « What Can Culture Do? » montrent que de nombreux jeunes Européens perçoivent les institutions démocratiques comme déconnectées de leurs réalités quotidiennes, notamment l’insécurité liée au logement, la précarité économique et les craintes face à l’avenir. Cela entraîne un désintérêt, voire une déconnexion vis-à-vis du débat public dominant, ainsi qu’une réticence à participer aux processus démocratiques.
L’Eurobaromètre 2024 sur la jeunesse et la démocratie confirme cette crise de confiance. De nombreux jeunes répondants déclarent douter que leur vote puisse changer quoi que ce soit, ou ne plus faire confiance aux systèmes politiques.
Un autre fait préoccupant est la faible proportion de jeunes qui participent à la vie citoyenne par l’intermédiaire d’organisations culturelles. Le même Eurobaromètre révèle que seuls 15 % des jeunes l’ont fait au sein d’une organisation culturelle. Comme le conclut Bonicci : « Cela reflète une occasion manquée : les organisations culturelles ne sont pas perçues comme des espaces où les jeunes peuvent faire entendre leur voix et impulser le changement. » Ce constat devrait interpeller directement le secteur culturel. Les institutions culturelles ne sont pas seulement des lieux de production artistique ; elles sont aussi des espaces de participation où les jeunes peuvent apprendre l’ouverture, l’inclusion et la démocratie.
Le problème est particulièrement visible dans les territoires périphériques, où les infrastructures culturelles sont plus fragiles et les possibilités de participation plus limitées. Les programmes culturels européens favorisent souvent les organisations disposant de solides capacités administratives, généralement situées dans les capitales ou les grandes villes. Les petits acteurs locaux, en particulier dans les régions rurales ou post-industrielles, peinent davantage à accéder aux financements, aux partenariats et à la visibilité.
L’Europe à la périphérie
L’auteur du European Sentiment Compass 2024, une autre initiative de l’ECF menée avec le Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), le politologue Paweł Zerka, met en évidence un autre enjeu essentiel : de nombreux Européens sont « visiblement désillusionnés par le projet européen ; certains s’en désintéressent simplement, tandis que d’autres se perçoivent comme extérieurs à la communauté européenne ». Ce sentiment touche particulièrement les communautés racisées, les Européens musulmans et les populations vivant en Europe centrale, orientale et du Sud-Est.
Le rejet de la candidature de Molenbeek au titre de Capitale européenne de la culture 2030 est devenu symbolique dans ce contexte. Bien que géographiquement située à Bruxelles, Molenbeek représente une autre Europe : multiculturelle, socialement complexe et façonnée par les histoires migratoires. Le projet était porté par des organisations de terrain ancrées dans la participation culturelle quotidienne. Son rejet a soulevé des questions importantes sur les récits culturels que l’Europe choisit de légitimer et ceux qui restent périphériques, y compris au cœur de ses centres symboliques.
La notion de périphérie n’est donc pas seulement une question de territoire ou de carte. Elle est également sociale, culturelle et symbolique. Comme le souligne Zerka, des communautés entières peuvent appartenir formellement à l’Europe tout en restant exclues de l’imaginaire dominant de ce que l’Europe représente.
Patrimoine, marginalité et résilience communautaire
Les recherches menées par Pedro Albuquerque, Francisco José García Fernández, Jiří Janáč et Jan Krajíček sur les régions frontalières européennes montrent que de nombreux territoires périphériques sont entrés dans des processus d’abandon économique après l’intégration européenne et l’ouverture des frontières Schengen. Les anciennes économies frontalières se sont affaiblies, les populations ont décliné, et de nombreuses régions ont été transformées en espaces de consommation touristique plutôt qu’en lieux de développement local durable.
Les financements européens ont souvent encouragé la touristification des régions périphériques. Le patrimoine est devenu une ressource économique, mais les populations locales n’ont pas toujours été associées aux décisions concernant la manière dont leur patrimoine devait être représenté. Les institutions nationales et européennes ont fréquemment privilégié des approches technocratiques, donnant la priorité aux expertises institutionnelles plutôt qu’aux expériences locales.
La Convention de Faro a marqué un tournant conceptuel important en introduisant l’idée de « communauté patrimoniale ». Le patrimoine n’y est plus défini uniquement à travers les monuments ou les récits nationaux, mais à partir de la relation vécue entre les personnes, la mémoire et les lieux. Cependant, comme le notent les chercheurs, « aujourd’hui encore, les tentatives de promouvoir le patrimoine communautaire local dans les petites villes périphériques souffrent souvent d’un certain “syndrome de verrouillage”, un biais conservateur qui limite effectivement la capacité des communautés locales à se percevoir à travers le regard des autres ».
Vers un espace culturel européen partagé
Les réflexions de Natalija Mićunović et Martin Matuštik nous aident à comprendre les tensions identitaires profondes qui traversent l’Europe aujourd’hui. L’Europe n’est pas un État-nation homogène, mais un espace culturel pluriel, formé par des histoires multiples, des migrations et des appartenances qui se superposent. Les tentatives de construire une identité européenne uniquement à partir de récits institutionnels ou de la haute culture demeurent inévitablement fragiles.
Mićunović soutient que l’espace culturel dépasse les frontières géopolitiques. Les personnes portent avec elles des formes de mémoire, de langue et d’expérience sociale qui ne peuvent pas être simplement absorbées dans des récits européens standardisés. Cela est particulièrement visible dans les Balkans occidentaux et en Europe du Sud-Est, où l’intégration européenne coexiste avec des tensions historiques non résolues et une forte rhétorique nationaliste.
Matuštik met en garde contre le fait que le nationalisme produit des imaginaires culturels fermés, incapables d’intégrer l’altérité. Un avenir européen démocratique suppose donc une approche culturelle post-nationale, qui reconnaisse la diversité non comme une menace, mais comme une condition de la coexistence.
La sociologue Arlie Russell Hochschild note : « Notre polarisation, et le fait de plus en plus réel que nous ne nous connaissons tout simplement plus, rendent trop facile le repli dans l’aversion et le mépris. »
De l’industrie culturelle à la démocratie culturelle
L’une des faiblesses centrales des politiques culturelles européennes actuelles est qu’elles restent souvent centrées sur la consommation culturelle plutôt que sur la démocratie culturelle. Les grands projets emblématiques, les industries créatives et la visibilité internationale dominent les priorités politiques, tandis que la participation culturelle quotidienne reçoit moins d’attention.
Une politique culturelle européenne plus forte devrait investir de manière plus cohérente dans les écosystèmes culturels locaux, les arts communautaires, les initiatives participatives et le dialogue interculturel. Les communautés périphériques doivent devenir des co-créatrices actives des récits culturels européens, et non de simples bénéficiaires passives de programmes conçus depuis les centres.
Références et sources
- Albuquerque, P. et al. (2022). National Peripheries and Cultural Heritage: Community Building on the European Margins.
- Bonicci, Stephanie (2025). Europe on the Periphery: Belonging, Culture and the Search for a European Soul.
- European Cultural Foundation (2024). What Can Culture Do? Tour Report.
- European Cultural Foundation & ECFR (2024). European Sentiment Compass.
- European Union (2024). Eurobarometer on Youth and Democracy.
- Hochschild, Arlie Russell (2018). Strangers in Their Own Land.
- Matuštik, Martin B. (2001). Postnational Identity.
- Mićunović, Natalija (2018). European Periphery in Global Cultural Context.